Boing boing sur les genoux à Papa

Bérengère et Éric Maeker, 20 avril 2018.

Petites histoires cliniques

Petites histoires cliniques
  • Les « petites histoires cliniques » relatent des rencontres, des discussions, des observations propices à entretenir la réflexion.
  • Lorsque cela m’est possible, une autorisation de publication est demandée aux personnes concernées. Lorsque cela m’a été impossible, pour quelque raison que ce soit, j’ai pris la liberté de romancer en tâchant de conserver le fond intact. J’écris les histoires telles que je l’ai vécues et en suspension de jugement.
  • Les lieux, les dates et les noms des personnes concernées par ces histoires sont volontairement exclues du récit pour en assurer la confidentialité.
  • Les « petites histoires cliniques » sont annoncées sur Facebook et sur la page d’accueil du site. Je vous invite à poursuivre la discussion sur Facebook. Voir la page contact.
Le bonheur se donne à celui qui a vaincu sa peur de vivre et qui considère sa vie comme une étincelle sacrée, dans la continuité des âges.
Précepte de vie tibétain

Tout bonheur en ce monde vient de l’ouverture aux autres ;
toute souffrance vient de l’enfermement en soi-même.
Bouddha

Quand ton travail et tes paroles font du bien à toi-même et à autrui, là est le bonheur.
Bouddha

Lors de mon installation médecine en libérale, j’ai eu l’honneur de suivre quelques confrères et consœurs. Quelqu’un me revient souvent à l’esprit, âgé d’une cinquantaine, voire plus, cette personne me consultait pour la prise en charge de son cancer du sein qu’elle venait de diagnostiquer d’elle-même. Face à la surcharge psychique et administrative que représentait cet auto-diagnostique, elle était venue me solliciter.

Durant son parcours de suivi s’est posée la question de ses arrêts de travail, d’une éventuelle détresse psychologique, d’une angoisse face « l’abandon de ses patients ». Elle se décida à cesser son activité durant les étapes les plus difficiles de la prise en charge. Son activité de médecine libérale se déroulait à quelques kilomètres du cabinet. La concurrence est forte en libéral et l’entr'aide difficile à trouver. Le besoin d’assurer la continuité de suivi de ses patients avait fait naître le souhait de me confier cette responsabilité, alors même que je n’étais guère intéressé.

Un jour, elle me rendit visite avec le médecin auquel elle succéda lors de son installation. Il était âgé de plus 65 ans et se mit à me raconter un morceau de sa vie. « J’ai travaillé sans relâche jusqu’à mon infarctus », après « j’ai tout lâché et je suis devenu choriste ». « Nous sommes des professionnels et chantons dans toute la France », me lance-il, d’un un ton ferme, comme s’il souhaitait m’interdire tout jugement de valeur face à cette reconversion. Je maintenais mon silence et attendais qu’il reprenne. J’avais 39 ans le jour de cette rencontre. Après m’avoir fait miroiter le potentiel que représentait la reprise de clientèle, il enchaîna : « Mais vous les jeunes, vous ne voulez plus travailler comme nous, en fait vous ne voulez plus travailler tout court, vous voulez commencer à 09h et terminer à 18h ». Ce à quoi je répondis : « J’aime garder du temps pour ma famille, dernièrement je travaillais comme praticien hospitalier aux urgences, j’accueillais les personnes âgées en détresse médicale. J’ai fait des semaines de plus de 96 heures avec comme seul remerciement après quatre années de service un “on te trouve fainéant”. Je ne voyais plus ma famille, je devenais un étranger chez moi, un étranger à moi-même. Alors maintenant je travaille sans m’étouffer, j’ai envie d’être, de vivre, avec ma femme et mes enfants ».

Cet échange le bouleversa, il prit quelques instants comme il retenait ses émotions, des larmes et sûrement de la colère : « Ah les enfants… Ma fille, alors que nous étions à son mariage et que je faisais sauter sa fille de 5 ans sur mes genoux, s’est mise à pleurer. Je lui ai demandé pourquoi. Elle m’a répondu qu’elle n’avait jamais pu faire ça avec moi, je travaillais tout le temps et qu’elle ne me voyait qu’au coucher et encore ».

Un silence s’installa quelques minutes. Dans ce silence, nous nous sommes compris.

J’aurai aimé pleurer avec lui à ce moment-là.