Vous les médecins, vous êtes moins humains que les vétérinaires

Bérengère et Éric Maeker, 17 Mars 2018.

Petites histoires cliniques

Petites histoires cliniques
  • Les « petites histoires cliniques » relatent des rencontres, des discussions, des observations propices à entretenir la réflexion.
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  • Les lieux, les dates et les noms des personnes concernées par ces histoires sont volontairement exclus du récit pour en assurer la confidentialité.
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Le reflet du soleil matinal dans une goutte de rosée n’est pas moins éblouissant que le soleil lui-même. Le reflet de la vie dans notre âme n’est pas moins précieux que la vie elle-même.
Khalil Gibran

Yvette est de nouveau hospitalisée, à 85 ans son état de santé préoccupe les médecins. Ses reins flanchent et sont le siège d’une sévère infection. Les traitements s’activent timidement.

Georges, son conjoint, demande un entretien avec le médecin. Il transmet les éléments qui lui semblent pertinents. Il relate les nombreux évènements médicaux qu’Yvette a subis : deux opérations du dos, celle de son cœur, de ses artères, de ses infections à répétition. À 85 ans, la liste est conséquente. Puis il enchaîne sur son couple, un remariage, qui donna naissance à deux enfants, pour un total de quatre. Il s’émeut et ralentit son débit de parole. Un enfant s’est noyé à l’âge de 15 ans, deux se sont suicidés aux environs de la cinquantaine. Sa fille, infirmière, est décédée il y a trois ans. Georges signale, en retenant ses larmes, qu’Yvette « a tout retenu » et que lui est submergé par la tristesse. Sa détresse est flagrante. Les larmes viennent sans s’interrompre pendant plusieurs minutes. Le silence entretenu laisse la place à sa tristesse qui, enfin, sort.

Interrogé sur l’avis de son médecin traitant sur sa propre tristesse, il élude et évoque avec simplicité ses « dernières volontés ». Il « refuse de devenir comme Yvette » dont la vie est suspendue aux perfusions. Il « veut partir rejoindre ses enfants ». Comme il le signale, il en parle « pour la première fois avec tant de sincérité et d’émotions ». Dans un nouveau silence, il paraît explorer la profondeur de sa détresse et s’interroger sur les liens existants entre sa tristesse et ses choix.

Après avoir repris ses esprits, il dérive sur les péripéties de vie de son couple avec ses désaccords, ses accrochages, ses « menaces de divorce » qui finissent par trouver leur solution dans une embrassade, « un câlin et tout va bien » comme il dit avec un sourire entendu.

La discussion s’achève après une vingtaine de minutes sur la répétition de l’expression, catégorique, de ses dernières volontés, à savoir qu’il préférerait envisager l’euthanasie plutôt que de subir des traitements médicaux lourds confinés dans un lit d’hôpital. Il sait que l’euthanasie est, le jour de cet entretien, impossible à envisager.

« Vous les médecins, vous êtes moins humains que les vétérinaires » dit-il, comme pour ponctuer de façon définitive la discussion, se lève et sort de la pièce.