Les ruminations, les pensées qui s'emballent

Bérengère et Éric Maeker, 31 Juillet 2017. Mis à jour le 10 Juin 2018.

Quiconque prête quelque attention à ses processus mentaux ne tarde pas à découvrir qu’une forte proportion de son temps est dépensée à remâcher et ruminer le passé et à goûter par avance l’avenir.
Aldous Huxley


Ne vous encombrez pas l’esprit de pensées inutiles. À quoi bon ruminer le passé, anticiper l’avenir ? Restez dans la simplicité de l’instant présent.
Dilgo Khyentsé Rinpoché


Le degré d’absence de pensées est la mesure de votre progrès sur la voie spirituelle.
Ramana Maharshi
Dénuées de définition scientifique précise, les ruminations s’observent dans un esprit qui se qualifie d’agité, de tourmenté.

Que sont les ruminations ? Quelle est leur anatomie ? Quel est leur potentiel destructeur et créateur ? Comment y remédier ?

Il existe deux types de pensées : l’une se nourrit de nos insatisfactions, de ruminations, d’anticipations, du passé, de plans, de logique, etc. ; l’autre est d’une telle fluidité qu’elle semble venir d’ailleurs, de naître à l’extérieure de nous-mêmes. Ce second type de pensée est pure, les mots viennent sans effort, sans contrainte. Parfois même nous pourrions dire qu’elle “est” tout simplement tant nous sommes sans explication sur la nature de ce type de pensées.

C’est la conscience qui parle, alors que le mental se tait.

Les ruminations sont faites des pensées automatiques, qui forment une espèce d’amalgame indéterminé, informe de pensées et de ressentis non gérés qui passent et repassent dans le mental sans y trouver la moindre résolution. À l’image d’une spirale, ces pensées s’accélèrent au fur et à mesure de leur progression et emportent avec elles tout l’espace mental disponible. Elles aboutissent dans un gouffre attentionnel, ce gouffre où toute la capacité d’attention de l’esprit est accaparée ne laissant aucune possibilité de concentration sur autre chose qu’elles. Elles ne laissent aucun répit et grignotent le sommeil pour mieux s’installer. Au final, c’est la suffocation de l’esprit, la dépression, l’angoisse, le blocage total qui guettent. Les sentiments d’impuissance et d’épuisement qui prennent leur source dans ces ruminations sont puissants et difficiles à surmonter.

Quelles sont les pensées propices aux ruminations ?

Les origines des pensées automatiques et récurrentes sont nombreuses. Celles qui semblent fréquentes sont détaillées ci-dessous sans aucune prétention à l’exhaustivité, ni même à définir une vérité quelconque.

Les jugements quels qu’ils soient, de soi ou des autres, sont une source inépuisable de ruminations. Ils alimentent la distinction entre soi et le monde extérieur, catégorisent, étiquettent et sont bloquants, car souvent généralisant et définitifs. Par exemple, se penser “nul” impose une idée de défaillance dans tous les domaines de la vie, de façon définitive. Alors qu’une vision alimentée par le non-jugement se traduirait par “la note que j’ai eue à mon examen est de 12/20 alors que je visais 15/20”.

L’anticipation de l’avenir par ses multiples possibilités noie rapidement tout esprit procédant à son analyse. Dans le film Star Wars, Maître Yoda s’exprime clairement sur les anticipations : “Difficile à voir. Toujours en mouvement est l’avenir.” L’avenir n’existe pas en lui-même, s’en affranchir c’est s’affranchir de nos angoisses récurrentes. Ces mouvements anxieux débutent fréquemment par “si” et enchaînent des flots conditions, causes et conséquences. L’ensemble se repaît de chaque parcelle d’attention encore disponible. C’est aussi le piège de l’analyse de toutes les possibilités disponibles lorsqu’un choix est nécessaire.

Penser à la place d’autrui et en son absence peut noyer un esprit dans un flux d’interrogations et d’analyses sans résolution possible. L’objet des pensées est alors le comportement supposé d’une personne et l’analyse de ce prétendu comportement (car encore inexistant). Il s’agit en quelque sorte de la quête de sens du comportement d’autrui, alors même que cet autre reste en partie secret. L’esprit crée alors un nombre incalculable de scénarii et en évalue la pertinence et la réponse possible, même si les scénarii sont improbables. Au plus le nombre de scénarii augmente, au plus l’esprit s’éloigne d’une réalité potentielle, de la personne. Comment alors réussir à confronter le fruit de la pensée à la réalité de la personne ? Voici quelques exemples : “il va me dire ça, c’est sûr, parce qu’il pense que…”, “elle ressent ceci parce qu’elle pense que…”, “il va avoir fait ça parce qu’il…, quand il rentrera je lui dirai…”.

La revue récurrente d’évènements passés occupe une place importante des ruminations, en particulier lorsque s’y associent les trois précédents mécanismes. Par exemple, repenser à un évènement de son enfance en exprimant des jugements sur autrui et soi-même tout en anticipant ce que la vie aurait pu être si l’événement c’était déroulé autrement. Ces évènements justifient d’une réflexion pour résoudre d’éventuelles blessures psychiques, ou chocs émotionnels, et il importe de les regarder d’une façon à éviter d’alimenter les ruminations. Le célèbre “si j’avais su…” fait partie des créateurs de pensées passéistes.

Le combat contre soi-même est aussi une piste intéressante à regarder. Ce combat survient, par exemple, lorsque nos actions sont en contradictions avec nos envies et désirs et avec nos valeurs profondes. Survient une recherche d’authenticité, de sincérité qui donne matière à cogiter. Ce combat survient aussi lorsque la frustration est ressentie nourrissant alors un ressentiment.

La singularité de la pensée cataclysmique

La pensée cataclysmique est une sorte d’explosion. À la réception d’une information, l’esprit s’emballe dans une accumulation d’idées toutes plus angoissantes les unes que les autres. La spécificité de ce cataclysme intellectuel est qu’il éloigne de plus en plus du centre, de ce qui l’a généré. Par exemple, lorsqu’une douleur se fait ressentir au niveau dans le bas du dos, immédiatement les interrogations et les conclusions fusent : “j’ai les reins bloqués”, “sûrement que c’est un calcul”, “je vais devoir subir une opération”, “et je peux en mourir, je l’ai lu sur internet”, “que faire pour les enfants”, “que leur ai-je légué à la postérité”, “ma vie est foutue, j’aurai du faire…”. Et sans relâche, l’esprit va s’éloigner de cette douleur pour fleurir une pensée apocalyptique, laissant ainsi cette douleur évoluer sans prise en charge adéquate.

Aspects positifs des pensées confusiogènes (génératrice de confusion)

Il importe de signaler que les ruminations sont aussi des bienfaitrices, génératrices de confusion, de doute qui sera le terreau favorable d’une prise de conscience, d’une compréhension profonde et nécessaire. La confusion précède toute compréhension.
Dans ce cas, les ruminations trouvent une solution, un terme parfois de façon tout aussi automatique que les pensées qui les ont générés.

Les émotions peuvent-elles engendrer des ruminations ?

Certaines émotions et les états d’esprit liés à ces émotions peuvent engendrer des pensées automatiques et récurrentes. Par exemple les émotions associées à des jugements de soi ou les émotions liées à des évènements antérieurs irrésolus. Les émotions associées à un jugement sont de très puissants générateurs de ruminations. Il est fondamental de prendre conscience qu’il existe deux mouvements dans ce cas : l’émotion (ou les émotions) et le ou les jugements associés. La culpabilité et la honte sont deux exemples que chacun a expérimentés.
La culpabilité mélange un état émotionnel associant la tristesse et la colère auquel s’ajoute un jugement de soi. Ce jugement sanctionne une action qui est estimée avoir causé du tord à autrui. Par exemple,
“J’ai crié dessus, je m’en veux”. Cette culpabilité peut exister sans la présence d’autrui, même s’il lui est associé. Nouvel l’exemple, “j’ai crié hier sur lui et aujourd’hui je m’en veux encore”, alors que celui ou celle qui ressent cette culpabilité est seul et l’évènement terminé.
La honte par contre est un équivalent émotionnel associé à un jugement d’ordre social, où la présence d’autrui, le regard d’autrui, est nécessaire pour éveiller le sentiment.
“Il m’a pris la main dans le sac”, par exemple. Cette honte peut perdurer après l’évènement et s’atténuer progressivement. Les émotions désagréables génèrent des pensées récurrentes à l’image de la colère et de la tristesse. La colère par son aspect dévorant peut s’étaler à l’image d’une tâche que formerait une goutte d’eau tombée sur un papier buvard dans tous les aspects de la vie, et ce, aussi soudainement que la marée montante du Mont-Saint-Michel. La colère irradie alors et rend chaque pensée confuse et teintée de cette même émotion. “Il m’énerve avec sa télé” devient alors rapidement “je ne le supporte plus” accompagné d’une liste foisonnante de défauts. Non exprimée, non gérée cette colère peut en sourdine alimenter le mental sans cesse.
La tristesse alimente fréquemment des pensées récurrentes. À l’image d’un deuil non réalisé qui fournira la matière au mental pour tourner en rond. Tout état émotionnel enkysté du passé peut rejaillir dans le présent. Ces états émotionnels irrésolus s’impriment dans notre corps et peuvent générer certaines maladies. Ces nébuleuses émotionnelles, formées de nœuds restés en suspend, impactent notre vécu présent, de manière consciente ou non.

Il existe des techniques pour se libérer des ruminations. Le postulat repose sur quatre actions : sortir de la phase critique, observer, accueillir et réagir.
Les groupes d’échanges et de discussion sont idéaux pour prendre conscience de ces différents mécanismes et mettre en place diverses stratégies de résolution.

Les ruminations sont des pensées qui peuvent occuper tout l’espace mental. Elles prennent leur source dans les frustrations, les peurs, les émotions non gérées. Il est possible de gérer ces pensées “circulaires” qui passent et repassent sans cesse dans l’esprit. Un apprentissage est nécessaire. Celui-ci peut limiter voire stopper les ruminations, libérer de l’espace mental, restaurer les capacités d’attention de l’esprit. Il existe plusieurs pistes pour ralentir la progression de ces pensées et même les anticiper.

Bibliographie

* Christophe André. Les ruminations, France Culture, 03 Août 2017. Lien * Bibliographie incomplète sur la méditation de pleine conscience *

Inspirations

* Krishnamurti. Le livre de la méditation et de la vie. Livre de poche, 1995. </col>

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