Prends soin de toi, une maxime ambiguë

Bérengère et Éric Maeker le 14 Mars 2018, mis à jour le 11 Septembre 2018.

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Et un homme dit : « Parle-nous de la Connaissance de Soi ». Et il répondit, en disant :
Votre cœur connaît en silence les secrets des jours et des nuits.
Mais vos oreilles ont soif d’entendre la résonance de cette connaissance enfouie dans votre cœur.
Vous voudriez connaître en paroles ce que vous avez toujours connu en pensée.
Vous aimeriez toucher du doigt le corps nu de vos rêves.
Et c’est bien qu’il en soit ainsi.
La source cachée de votre âme doit fuser puis ruisseler en murmurant vers la mer ;
Et les trésors de vos infinies profondeurs pourraient dès lors étinceler dans votre regard.
Mais ce n’est point avec une balance que vous pouvez estimer votre trésor inconnu ;
Et ce n’est ni avec une perche ou une sonde que vous parviendrez à explorer le fond de votre connaissance.
Car le moi est une mer sans limites et sans mesure.
Ne dites pas : « J’ai trouvé la vérité », mais plutôt : « J’ai trouvé une vérité ».
Ne dites pas : « J’ai trouvé le chemin de l’âme ». Dites plutôt : « J’ai rencontré l’âme marchant sur mon chemin ».
Car l’âme passe par tous les chemins.
L’âme ne suit pas une seule voie, ni ne croît comme un roseau.
L’âme se déploie plutôt, tel un lotus aux innombrables pétales“.
Khalil Gibran


Une idée, pour peu qu’on s’y accroche avec une conviction suffisante, qu’on la caresse et la berce avec soin, finira par produire sa propre réalité.
Paul Watzlawick

Par convention, « prends soin de toi » se veut être une maxime amicale, bienveillante et qui sonne comme une invitation à choisir un art de vivre particulier. C’est un message implicitement affectueux. Toutefois, cette maxime est remplie d’ambiguïtés. La lecture de forum internet évoquant sa signification permet de se faire une idée des interprétations contradictoires qui peuvent en être faites. Comment une expression qui se veut amicale, affectueuse et bienveillante peut-elle devenir obscure et désagréable ? Comment peut-elle générer de la colère, de la résistance et un désengagement dans une relation ?

La subjectivité, le vécu de chacun, oriente l’interprétation d’un message. Selon les expériences de vie des personnes, la compréhension de cette expression coulera vers l’un ou l’autre de deux antipodes : bienveillant ou malveillant. Une personne ayant grandi auprès de parents autoritaires pourra recevoir ce message comme une agression et, de là, s’y soumettre ou se révolter ou encore chercher à négocier. A contrario, une personne ayant reçu une éducation bienveillante ainsi que de nombreux conseils pour son propre bien-être acceptera cette remarque comme amicale, affectueuse, et se trouvera renforcée dans le sentiment positif, l’amitié, ressentie envers l’émetteur du message.

Le vécu du locuteur, sa subjectivité, joue aussi un rôle important dans l’interprétation de cette maxime. Son intention profonde peut-être évaluée. Par exemple, certaines personnes qui utilisent l’ironie dans leur méthode de communication soulèveront de la résistance : « il me dit de prendre soin de moi alors qu’il pense exactement le contraire ». Lors d’une rupture amoureuse le message « prends soin de toi » signifie-t-il « j’ai toujours de l’affection pour toi », ou « maintenant que tu es seul(e), débrouille-toi, je ne m’occuperai plus de toi » ? Ou, si le locuteur est une personne autoritaire, peut-il être analysé de la sorte : « tu ne vois pas que tu fais n’importe quoi ? Active-toi et va consulter au lieu de me solliciter. » 

Dans la place qu’elle laisse à la subjectivité, cette maxime entraîne donc différentes interprétations. Pour éclairer l’intention de cet aphorisme, une analyse lexicale, mot par mot, ainsi que sémantique, le sens que prend la phrase, aide à la compréhension de ce phénomène.

Prendre

Débuter par un verbe invite à la mise en action, la recherche d’un comportement volontaire. Pour certains, cela sonnera comme un encouragement à poursuivre les efforts déjà déployés pour veiller à son propre bien-être. Pour d’autres, cela aura le goût amer d’un ordre visant à l’astreindre à agir, à accepter (enfin) de se prendre en charge et tendra à renforcer un ressenti désagréable. L’aspect volontaire, car il est bien signifié de se mettre en action de son propre chef, sous-entendra pour certains qu’un jugement est émis sur son absence d’engagement. D’un côté l’amitié et le réconfort, de l’autre, le jugement de valeur (« tu ne fais pas », « tu n’es pas volontaire », « tu le fais exprès ») et une imposition au changement en autonomie. La question de l’autonomie ressort nettement de cet aphorisme (« fais-le toi-même »). Le sens donné à cette maxime pourra être considéré comme un jugement de valeur et aucunement une invitation à progresser vers son propre bien-être.

Soin

Le soin se définit, en simplifiant, comme un ensemble d’actions qui s’attachent à favoriser la santé, le bien-être physique, matériel et moral d’une personne ou d’une population. Il se veut, en théorie, altruiste et compassionnel et s’accompagne du don de soi. Et là encore, le risque d’interprétation en jugement de valeur est présent : « tu n’es pas altruiste », « tu ne donnes pas de ta personne ». Il existe un risque supplémentaire, la confrontation avec l’ignorance et l’inconnu pour qui ne sait définir le soin ou le prendre soin. Dans ce cas de figure, le présupposé de négligence de soi, voire de mépris de soi peut surgir. L’interlocuteur pourra comprendre : « Tu te négliges », « tu ne sais pas être attentionné envers toi-même », etc.

Soi

Le soi est ce qui est sien, ce qui nous appartient en propre. Le soi est aussi spirituellement connoté, et se définit comme la personne profonde, cette partie de chacun qui est la plus connectée aux valeurs fondamentales de la personne, et dont chacun dispose. Pour d’autres, le soi est la quintessence de l’Être suprême qui vit en tout être sensible. Le soi, dans une approche au plus proche des besoins humains, englobe l’ensemble des sphères dans lesquelles évoluent chaque être : le psychique, le physique, le spirituel, le financier, l’amour, la famille et les enfants, l’épanouissement de soi et des proches, l’accomplissement de soi, etc. Alors de quoi est-il question exactement ? Là encore, la zone de flou est subjective (fonction du vécu de chacun). En tout cas, le locuteur est supposé être capable de définir ce soi dont il est question. La compréhension mutuelle n’est pas chose aisée.

Un jugement de fait, une tentative de moralisation cachée

Formulée tels un ordre, une injonction, cette apparente maxime bienveillante perd de sa richesse. Peut-on obliger quelqu’un à s’occuper de lui ?

« Prends soin de toi » est une formulation directive qui présuppose un jugement, une expertise, une soumission ou une révolte, une dépendance à autrui… Commander une personne est rarement perçu comme un acte bienveillant. L’exigence parentale « range ta chambre » galope dans les esprits. Bien qu’emplie d’une intention positive, se veut-elle bienveillante et respectueuse ou simplement ferme ? Le pire serait de percevoir une possibilité de punition en cas de non-application correcte de l’injonction : « mange tes pâtes ou tu n’auras pas de désert ». À l’école, l’apprentissage est ponctué de « peut mieux faire », « mets-toi au travail », tout comme de « continue à travailler », « garde le cap ». Ces messages sont-ils, à eux seuls, suffisamment compréhensibles ?

Enfin, la personne qui formule un ordre se positionne en expert du domaine. Dans le cas du « prendre soin de soi », elle s’érigesavant, en sachant et impose à autrui le rôle d’ignorant (total ou partiel) : « ce que tu fais est contradictoire avec ton bien-être, je sais ce qu’il est nécessaire de faire pour toi ». Cette position d’expert s’approche d’une tentative de contrôle d’autrui et ceci peut être source d’une réaction très vive.

Prends aussi soin de moi ?

Une question se pose en termes projectifs, se pourrait-il que le message soit « prends soin de moi aussi », « ne m’oublie pas », « prends soin de notre amitié » ? Ou encore « regarde je prends soin de moi », « en faisant cela je prends soin de moi », dans l’attente d’une sorte de récompense, d’une reconnaissance ?

Ambiguïté et relation thérapeute-client

De nombreux facteurs influencent la compréhension de ce message « prends soin de toi » et créent une sorte de flou. Ce brouillard implicite peut induire une confusion entre deux protagonistes et éroder la confiance mutuelle. Dans le cadre d’une relation thérapeutique, le thérapeute peut-il utiliser ces ambiguïtés pour faire ressortir des éléments de personnalité, de vécu au risque de faire naître une perte de confiance ? Si la personne entend le message comme un jugement ou un ordre, alors, par extension, se pose cette question : un (psycho)thérapeute est-il légitime pour (même implicitement) juger et ordonner un client ? Une seule phrase peut compromettre la relation thérapeute-client. À l’identique, dans le monde médical, les injonctions comme « arrêtez de fumer », « faites du sport », ou « perdez du poids » lancées avec agacement et dédain ont peu de chance de succès, sauf aux réactions épidermiques. Pourtant, il est indéniable que d’arrêter de fumer, de faire du sport et de perdre du poids favorisent la bonne santé et font parti du prendre soin de soi. Inviter une personne sur le chemin de l’autobienveillance est un travail de longue haleine.

Les « messages-je »

Serait-il préférable d’utiliser un « message-je »? « Je tiens à toi », « j’ai de l’affection pour toi », « j’ai hâte de te revoir », « je pense à toi », « j’ai peur quand tu fais ceci ou cela », etc. sont des messages pertinents qui reflètent un état d’esprit amical et affectueux. Ce sont des messages qui laissent une place moindre à l’interprétation, à l’implicite, à la subjectivité. Des messages qui expriment la responsabilité du ressenti et de la parole sans mettre en porte-à-faux son interlocuteur, comme dans cet exemple : « quand je te vois faire …, je me sens anxieux, car j’ai peur pour … »

Répétition et indifférence

De plus, répétée à chaque échange, une maxime perd de son sens, de sa force. Comme ces deux personnes qui se croisent dans le couloir de leur entreprise et se lancent un « ça va ? » tout en poursuivant leur marche effrénée vers leur travail sans se soucier de la réponse. À force de répétition, l’intention se perd.

Vaste sujet que de définir le « prendre soin de soi ». Inutile d’insister sur le fait qu’une réponse détaillée remplirait une bibliothèque complète. Toutefois, une proposition peut être formulée. Aristote disait : « la connaissance de soi est le commencement de la sagesse ». Cette sagesse permet de garder alignés l’ensemble des actes et paroles avec les valeurs personnelles les plus profondes et les ressentis. Prendre soin de soi implique aussi la capacité à savoir demander de l’aide et à aller vers un état de santé stable dans la durée. Il s’agit aussi d’une démarche continue tout au long de la vie et qui bénéficiera d’une remise à jour régulière. La vie est dans le mouvement, le changement et l’évolution.

Et vous, quelle est votre idée du prendre soin de soi ?

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