Les jugements sources de rupture dans la communication

Bérengère et Éric Maeker, 06 Juillet 2016, mis à jour 02 Février 2018.

Rien ne nous trompe autant que notre jugement.
Léonard de Vinci


Si quelque objet extérieur te chagrine, ce n'est pas lui, c'est le jugement que tu portes sur lui qui te trouble.
Marc Aurèle

Le terme jugement est ici abordé de façon distincte de la philosophie, du droit, de la religion ou de la médecine. Le jugement est ici considéré comme la capacité d'opérer une distinction entre soi et les autres qu'elle soit positive ou négative par le biais d'évaluations, d'avis motivés (favorables ou défavorables). Ces jugements s'expriment au travers des propos moralisateurs, des accusations, des critiques, des reproches, des oppositions, des jugements de valeur ou des comparaisons (négatives ou positives), des appréciations, des catégorisations. Ces jugements inhibent la possibilité de remise en question de soi et bloquent la communication. Ils amènent autrui à s'enfermer dans une posture d'autodéfense, voire de contre-attaque, délétère au dialogue. Et dans un dialogue intérieur avec soi-même, ils détruisent insidieusement la confiance et l'estime de soi.

Est-il possible de prendre conscience de nos jugements ? Comment atteindre la suspension de jugement (l'époché des philosophes antiques) ?

La pratique d'une communication bienveillante est soumise à plusieurs prises de conscience. Celle des jugements et de leurs aspects délétères en sont le préambule. Il est important d'éviter ces jugements tout en gardant l'expression de ce qui les soutendaient.

Analyser et reformuler ses propres jugements est une étape cruciale dans la communication bienveillante, surtout si le dialogue s'oriente vers une ou plusieurs personnes disposant de ressources psychologiques altérées (par la maladie ou un handicap) pour répondre et faire face à ces jugements.

Dans la gestion de conflit, l'expression de jugements renforce les positions de chacun et empêche les parties de trouver une solution, une médiation moins, ou au mieux non, conflictuelle.

Quelques exemples (fictifs évidemment) sont détaillés en dernière partie de l'article.

L'expression d'un jugement permet d'opérer une distinction entre plusieurs êtres, groupes ou situations. Le jugement est une façon de rechercher et d'exprimer ce qui est similaire et ce qui est dissemblable. Une différence peut gêner, fâcher, déranger celui à qui elle est exprimée. Comme bien souvent les jugements sont d'ordre négatif, ils sont l'expression de ce mal être ressenti. Ces jugements sont tout sauf anodins car ceux-ci peuvent mener à une condamnation morale.

Qui est jugé lors de l'expression d'un jugement ? La sagesse populaire, la psychanalyse et la psychologie répondent à l'unisson : soi-même. Porter un jugement sur autrui serait se juger soi-même. La sagesse populaire rappelle que les reproches exprimés à autrui sont ce qui devraient s'exprimer envers soi-même. Marshall Rosenberg, psychologue et père de la communication non-violente, dit des jugements qu'ils sont “l'expression tragique de nos valeurs et de nos besoins [insatisfaits]”. Il sera ici important de réussir à bien définir quel est le besoin insatisfait à l'origine des jugements.
Les jugements permettraient d'éclipser une part d'ombre de soi-même et permettraient d'éviter de se remettre en question. Dire “à force de fumer, il va faire un infarctus” permettrait d'échapper à la prise de conscience de sa propre dépendance au tabac. “Il est toujours en retard” effacerait les difficultés de gestion du temps du locuteur.
L'expression de jugements permettrait aussi de montrer son appartenance sociale, d'affirmer un lien avec un groupe. Les valeurs du jugement sont alors partagées par la communauté.
Enfin, marquer une distinction entre soi et autrui apporte aussi la notion de domination-soumission, dans un cadre professionnel par exemple. Celui qui juge est l'expert, celui qui est jugé est considéré comme ignorant et fautif.

Les préjugés, jugements préalables à toute réflexion, sont des habitudes néfastes. Ils consistent en l'expression d'un jugement sans aucune recherche de fondement et s'ancrent dans des habitudes du discours. Souvent ils s'expriment par des généralisations, des globalisations comme “tous les… sont des…”. Aucune considération n'est portée au contexte à analyser, seule compte l'habitude.

L'impulsivité est liée aux jugements. Car ils s'expriment souvent à l'emporte-pièce, de façon réflexe, sans recherche de ce qui les sous-tend. Cette impulsivité est souvent le fruit d'un débordement émotionnel, de la peur de l'autre. De fait tout travail visant à améliorer sa gestion émotionnelle libère, en partie, de cette impulsivité nocive. Imprimés rapidement dans la discussion, ces jugements souffrent d'un manque de vérification des informations qui l'ont généré. Ainsi prendre du recul est nécessaire, vérifier les informations est indispensable.

La mise en faute, l'accusation est fréquente. Elle consiste à se décharger de la responsabilité du problème. Les phrases commencent par “tu”, “vous” comme dans : “tu n'es qu'un fainéant”, “vous nous avez fait perdre le marché”, “vous faîtes n'importe quoi”. Pourtant, la responsablité reste à prouver.

Avec l'intolérance à l'injustice et aux incompréhensions, le phénomène peut s'emballer. Celui qui est la proie des jugements pourrait se sentir abusivement condamné et réagir d'une façon bien plus virulente et jugeante à l'égard du locuteur. Poussé à l'extrême, les jugements deviennent alors l'unique mode d'expression. Pour mémoire il existe dans les organisations professionnelles des fonctions dont le principal attribut est d'exprimer un jugement (contrôleurs, experts, évaluateurs…).

Se sentir juger, être le sujet d'évaluations, de critiques, est désagréable et pousse à se recroqueviller dans une posture de repli ou à se lancer dans une contre-attaque, voire pire. Le niveau de sévérité et/ou l'aspect répétitif et constant du jugement amène la discorde dans les relations humaines. Au minimum, les jugements produisent un sentiment d'irrespect. Ils empêchent de mener une réflexion saine et respectueuse de la situation, du contexte à analyser. Ils froissent et génèrent des émotions désagréables. Ils divisent, séparent encore plus les protagonistes l'un de l'autre.

Les exemples, cités en fin d'article, permettent de mettre en évidence cette forme d'irrévérance. Quels sentiments, quelles émotions ressortent à la lecture de ces lignes en s'imaginant être le receveur (et non l'émetteur) ? Ces exemples sont-ils propices à la poursuite d'une discussion sereine ?

A contrario, la recherche d'une solution animée par une approche empathique, en suspension du jugement, offre des options riches d'une compréhension mutuelle.

Avec un travail sur soi, en profondeur, et une volonté à toute épreuve, il est possible de maîtriser en grande partie les jugements émis. Cette maîtrise se réclame d'une mise à l'épreuve de soi. C'est un défi ! Travailler sur les motivations des jugements est la voie vers la suspension du jugement et le renforcement de la confiance en soi est le train qui suit cette voie.

François Lelord et Christophe André proposent plusieurs axes pour favoriser une communication sincère et sans agressivité : il est préférable “de parler de ses besoins propres plutôt que des obligations de l'interlocuteur, partir de situations concrètes plutôt que s'appuyer sur des grands principes, parler du comportement plutôt que de la personne, décrire plutôt que juger”. Ces axes sont détaillés par Marshall Rosenberg dans le processus de communication non-violente.

La communication non-violente favorise l'approche en suspension du jugement. Elle implique une prise de conscience des besoins insatisfaits, qui sous-tendent les jugements ; l'expression d'une observation sans évaluation, au plus proche de la réalité ; l'importance d'assumer la responsabilité de ses propres ressentis, grâce à l'utilisation du sujet “je” dans les formulations. Elle permet de se libérer d'un enchaînement de jugements adressé à l'interlocuteur. Marshall Rosenberg y détaille aussi les expressions de sentiments qui dissimulent et précédent à l'expression d'un jugement, comme “je me sens abandonné, persécuté, harcelé, trahi”. Ces expressions sont exclues de son processus de communication, tout comme l'expression d'exigences (“il faut, tu dois”). Une riche bibliographie est disponible pour approfondir la connaissance de la communication non-violente.

Au lieu de viser, dès le départ, un objectif de 100% de la communication en suspension du jugement, ce qui conduirait à un discours saccadé, réprimé et peu compréhensible, il est préférable d'accepter de travailler par périodes de la journée en suspension du jugement. Au fur et à mesure que l'aisance redevient l'ami du dialogue, ces périodes pourront être élargies. Le reste du temps, il sera pertinent d'écouter autour de soi les jugements émis et de réfléchir à leur reformulation, aux motivations plus profondes qui les ont fait naître.

La vie est un jeu, et travailler en s'amusant est une clé du succès. Lorsque dans la journée des jugements, automatiques ou réfléchis, sont émis, il est possible le soir venu de les mettre à plat et de travailler à leur reformulation.

Ci-dessous se trouvent quelques exemples, écrits en gras, accompagnés d'un exemple de reformulation sur le mode de la communication non-violente. Beaucoup seront ulcérés par ces exemples et se rassureront car chaque exemple est fictif (ou presque…). Les reformulations sont larges et c'est normal car il est important de rester neutre et factuel.

Au quotidien

Tu es paresseux
Je vois que ton cahier de devoir est ouvert et que les livres sont fermés. Aurais-tu déjà terminé tes devoirs ?

Tu ne comprends pas ce que je te dis
À écouter la réponse à mon questionnement, je ressens une certaine incompréhension, j'ai besoin de pouvoir clarifier mes propos. Accepterais-tu reformuler ce que j'ai dit ?

Tu n'es qu'un idiot, tu as oublié le beurre
Quand j'accepte de déléguer les courses, je m'attends à ce que l'ensemble des ingrédients listés soient achetés. Je vois qu'il manque le beurre et j'en ai besoin pour faire le gâteau. Voudrais-tu aller chercher du beurre à l'épicerie du coin ou m'indiquer un autre plat pour le goûter ?

De toute façon tu es un délinquant, ça se voit avec tous tes piercings
Lorsque je vois les piercings que tu portes, je ressens de l'incompréhension. J'aimerai avoir des éléments de compréhension sur ce style. Voudrais-tu m'expliquer les motivations qui peuvent pousser à se faire poser des piercings ?

Tu es aussi intelligent que ton chien
J'enrage, j'ai besoin de me recentrer avant de discuter. Accepterais-tu de reporter la discussion ?

Depuis que tu es avec cette personne, tu es devenu mauvais
Depuis que cette personne est arrivée, je sens que nous nous éloignons l'un de l'autre et cela m'attriste. J'aimerai pouvoir te laisser l'entière liberté de fréquenter cette personne tout en conservant un contact riche et nourri avec toi. Accepterais-tu de m'aider à trouver des solutions ?

Dans le domaine du soin

Madame Z mange salement, elle ne peut pas manger avec les autres pensionnaires
Madame Z tremble beaucoup avec sa maladie de Parkinson, elle a parfois tendance à renverser son verre sur la table ou à faire tomber des aliments autour de son assiette. Il semble que cela génère de la tristesse et de la peur chez les autres pensionnaires car ils se sentent impuissants à l'aider. Docteur, est-il possible d'envisager une prise en charge spécifique pour les tremblements de Mde ?

Madame Z agresse les autres pensionnaires pendant le repas
Madame Z souffre d'un trouble du comportement qui la pousse à marcher souvent. Lors du repas, elle a besoin de se lever plusieurs fois et de marcher quelques mètres avant de se remettre à sa place pour manger. Ce comportement génère du mouvement et occasionnellement des bousculades. Les soignants sont fréquemment occupés à surveiller Madame Z. Cela engendre de l'agacement (parfois de la colère) chez les autres pensionnaires qui ont eux-aussi besoin de l'aide des soignants. Est-il possible d'envisager d'adapter la prise en charge de Madame Z ?

Madame Z a été agressive ce matin
Lors de la toilette matinale, Madame Z a beaucoup bougé et à donner des coups aux soignants. Il est possible qu'elle est ressenti de la douleur lors du soin et, de fait, elle aurait probablement besoin d'un traitement antalgique. Pourriez-vous contacter son médecin pour lui demander s'il est nécessaire d'évaluer son traitement contre la douleur ?

Elle est démente. Il a une maladie d'Alzheimer sévère. Il s'agit là de catégorisations.
Cette personne est en difficulté pour communiquer. Quand je lui parle, je ne comprends pas ce qu'elle souhaite me dire. Ça me rend triste et me fait peur car j'ai besoin de pouvoir lui expliquer les soins que je vais lui proposer pour gagner son adhésion. Accepteriez-vous de m'indiquer des moyens de communication efficaces et adaptés à cette personne ?

Madame Z est mauvaise.
J'ai constaté que Madame Z été en difficulté pour se déplacer tout à l'heure. Le fauteuil de Monsieur Y l'empêchait de passer. Cela l'a mise en colère et je l'ai entendu crier sur Monsieur Y. J'ai essayé d'intervenir pour apaiser la situation et Madame Z a crié sur moi. Je me suis senti triste et apeurée. J'ai besoin d'améliorer ma gestion des situations émotionnellement difficiles. Accepteriez-vous de m'inscrire à une formation spécifique ?

Madame Z est plus difficile que Monsieur Y au moment du coucher
Lors du coucher, Madame Z a besoin d'être accompagnée par un soignant, ainsi que d'être aidée pour le déshabillage et les transferts. Monsieur Y a besoin d'être aidé pour les transferts.

D'autres exemples, non reformulés (et pourtant…) :

  • Monsieur J est un fainéant
  • C'est de sa faute, il/elle n'écoute rien de ce que je lui dit
  • Monsieur W est plus agréable que son épouse
  • L'ambiance est électrique depuis que Monsieur Y est arrivé
  • Vous avez encore grossi, vous ne suivez pas mon traitement
  • Si vous en êtes là, c'est de votre faute, je vous l'avais bien dit d'arrêter de fumer
  • Les médecins ne font jamais rien

Dans l'entreprise

Quelques exemples non reformulés :

  • Tu n'es qu'un bon à rien, chaque fois que je te donne un travail c'est nul, je dois tout refaire
  • Par ta faute nous avons perdu le marché
  • Tu n'es qu'un imposteur
  • Tu n'as pas prévu la réunion, du coup j'ai du tout faire, comme d'habitude
  • Ça ne vaut rien ton truc
  • Je suis le seul à pourvoir dire ça, tu n'es qu'un incompétent
  • Vous dîtes n'importe quoi
  • J'ai changé d'équipe, je préfère travailler avec cette personne, elle au moins sait faire telle chose
  • Machin réussi mieux que toi, lui au moins sait se faire comprendre
  • C'est un dirigeant, forcément qu'il ignore ta demande
  • Les travailleurs de terrains sont toujours négligés
  • Depuis un mois son travail est moins pertinent
  • Il ne fait rien de ses matinées

Toute personne soucieuse d'apaiser ses relations, sa communication, tirera bénéfice à travailler sur l'idée de la suspension du jugement. Car le jugement est délétère aux relations humaines et à l'expression de la bienveillance. De plus, il est possible, par un travail constant, de prendre conscience et de limiter ses jugements. Le processus de la communication non-violente créé par Marshall Rosenberg permet cette prise de conscience et permet d'évoluer vers la suspension du jugement. D'autres outils seront requis pour approfondir la pratique de la suspension du jugement.

Psychologie et psychanalyse

  • François Lelord, Christophe André. Comment gérer les personnalités difficiles. Odile Jacob, 2000.

La communication non-violente